Sébastien Donner

Extrait : La noirceur autopsiée

Couverture de livre montrant une inquiétante silhouette rouge accroupie près d'une table d'autopsie

CHAPITRE PREMIER
Le voir de ses propres yeux

(...)

Nous devons notre existence à un enchaînement ininterrompu de violence.

Chaque humain est individuellement concerné : nous vivons grâce à la mort de ce que nous mangeons. Nous sommes réchauffés par un soleil qui se meurt un peu plus à chaque instant, en nous donnant son énergie. Notre terre elle-même n’est pas éternelle.

Rien, en ce monde, n’est éternel.

Voilà à quoi je songe, tandis que les doigts de l’homme assis sur ma poitrine se serrent davantage autour de ma gorge. Je suffoque mais ne tente pas de me débattre… Je suis si lasse !

Je plonge une dernière fois mes yeux dans ceux de mon agresseur... Mon propre mari. Peut-être ce dernier contemple-t-il, sur ma joue, la cicatrice en forme de Z qu’il a lui-même façonnée lors d’un précédent accès de colère.

La violence, encore une toute dernière fois pour moi, puis tout s’arrête.

… Pour redémarrer sous une lumière aveuglante.

La mort elle-même se moquerait-elle de moi ?

Je ne ressens ni ne vois mon corps. J’ai la désagréable impression de ne plus être qu’une paire d’yeux qui flottent tout en haut, dans cette grande salle froide et aseptisée.

La lumière se fait moins éblouissante et je commence à percevoir des sons étouffés. Quelque part en dessous de moi se tient une femme rousse, vêtue d’une blouse médicale et de gants chirurgicaux. Elle est penchée sur ma dépouille nue, qui est étendue sur une table en métal. Mon visage aux yeux clos est inhabituellement gris et inexpressif.

La femme rousse examine mon corps sous toutes les coutures. Elle le photographie et rabat une large visière en plastique transparent devant ses yeux.

Bien que la suite des évènements ne laisse aucun doute, je demeure calme, totalement détachée de ce que mon cadavre est sur le point de subir. Je ne parviens pas à me sentir concernée par quoi que ce soit : j’existe, tout simplement. Le temps passe et m’emporte lentement dans son irrépressible élan.

Malgré cela…

Mon attention se recentre sur la femme rousse, qui pose la lame de son scalpel sur ma chair et dessine un Y sur ma poitrine. Aucun sang ne s’en écoule, alors que le rouge des muscles est déjà révélé par la délicate incision.

Est-ce vraiment moi qui gis, là en bas ?

La femme rousse se place au niveau de mon abdomen et approfondit la base de son Y par légères incisions successives et assurées, révélant les intestins, luisants et gonflés, qui prennent aussitôt leurs aises à l’air libre.

La femme rousse parle à mon cadavre avec douceur et compréhension, pendant qu’elle retire la peau du bas-ventre. Elle écarte les muscles abdominaux de sa main libre et joue de son scalpel avec précision.

La partie inférieure de mon torse n’est déjà plus qu’un tas de viscères étalés au grand jour.

Voilà donc comment se termine ma vie : ouverte et découpée tel un animal d’abatage, après avoir été étranglée par mon mari ! Qu’importe… Tout cela ne concerne guère plus que les vivants.

Je sens néanmoins quelque chose me retenir. Oui… Cela vient de cette femme rousse. Une ombre terriblement noire rôde autour d’elle.

Il me faut prévenir cette femme et je dois me hâter, car le temps m’est compté.

Comme pour chaque chose en ce monde.

*

Niobé souffla à travers son masque de tissu et embua momentanément la visière qu’elle avait rabattue depuis ses cheveux roux vers son visage. Elle observa les intestins luisants déballés sur la table d’autopsie, puis elle énonça avec neutralité :

- J’en ai fini avec l’abdomen. Je vais à présent disséquer la partie supérieure du tronc.

Niobé fixa le cadavre féminin, dont la joue était balafrée d’un Z. Elle ajouta avec douceur :

- Je suis vraiment désolée pour ce qui va suivre.

Niobé saisit une pince aux manches très longs, qu’elle utilisa pour sectionner latéralement chaque côte, puis elle incisa les muscles associés à l’aide de son scalpel. Elle put alors retirer d’un geste l’ensemble de la cage thoracique et révéler les poumons et le cœur.

Niobé avait beau y mettre la meilleure intention, cette partie de la dissection lui donnait souvent la désagréable impression d’être une bouchère désossant une vulgaire carcasse.

Niobé le savait pour l’avoir vécu maintes fois : plus cette autopsie avancerait et moins ce qui était étendu sur sa table ressemblerait à un être humain, devenant progressivement une somme de viscères baignant dans un fond de sang.

Niobé procéda à l’extraction de chaque organe vital, qu’elle examina avant de les peser et pratiquer des prélèvements.

- Les poumons présentent d’infimes infiltrations sanguines. La cassure des septième et huitième côtes droites corroborent par ailleurs ma première impression : la victime a été étouffée par la pression, sur son thorax, d’une masse d’au moins plusieurs dizaines de kilos. La cassure de l’os Hyoïde indique par ailleurs un étranglement. On peut donc imaginer la scène suivante : un étrangleur qui, en plus de serrer fortement la gorge de sa victime, est également assis sur la poitrine de cette dernière.

Niobé fut subitement secouée par un frisson glacé qui remonta telle une décharge, depuis la base de son dos vers sa nuque.

Elle posa un regard triste sur la fragile victime et lui chuchota :

- Ma pauvre, vous vous êtes très probablement vue mourir.

Aucune trace de sperme ou de poil étranger… Nulle part. Mais tout n’est pas joué : Nous verrons bien ce que révèleront les analyses ADN des frottis pratiqués sous tes ongles. Il suffit qu’un peu de la peau de ton agresseur s’y trouve, dans le cas où tu te serais débattue.

Mais là aussi, Niobé sentait que les analyses seraient négatives, car de cette victime se dégageait la capitulation la plus complète, jusqu’à l’abandon même de lutte pour sa survie. Niobé visualisait parfaitement la scène : une jeune femme consciente, contemplant passivement son agresseur assis sur elle et l’étranglant.

Niobé ressentait presque autant les cadavres qu’elle les analysait scientifiquement. Il lui était même arrivé à plusieurs reprises de suivre une intuition a priori insensée, pour trouver ensuite les preuves de son hypothèse.

Niobé ressentait les morts. Elle les ressentait autant qu’elle leur murmurait ses confidences, et cet état lui procurait un étrange sentiment d’apaisement… Non pas celui d’une perverse dangereusement tordue, mais celui d’un être humain en osmose avec cette composante indissociable de la vie qu’est la mort.

Niobé posa sa main sur la joue de la décédée, comme pour la réconforter. Elle lui lança énergiquement, tel un parent console son enfant tombé de vélo :

- Nous allons à présent examiner le contenu de votre boite crânienne !

*

L’autopsie de la jeune femme étranglée n’avait rien révélé de plus, comme Niobé s’y attendait. Elle avait remis les organes en place, recousu la peau puis placé le corps au frigo pour nettoyer ensuite table et instruments.

Elle déambulait désormais dans les couloirs sombres de l’institut médico-légal, songeant au rapport qu’elle allait devoir rédiger et à la longue garde nocturne qui commençait. Niobé allumait le strict minimum de lumières afin de conserver une ambiance paisible, loin de toute agression lumineuse.

Sur le point de rejoindre son bureau situé un étage plus haut, Niobé revint finalement dans la salle où étaient entreposés les corps. Ils étaient tous rangés dans les longs tiroirs qui garnissaient un large pan de mur.

Niobé vérifia sur elle la présence de son téléphone de permanence. Elle éteignit les lumières et posa sur le sol une blouse de dissection pliée en quatre. Elle s’assit sur cette dernière, dans l’obscurité, et demeura sans bouger.

Huit ou neuf corps – dont celui de la victime étranglée – se trouvaient là, à une température de deux degrés. Ils avaient cessé de lutter contre le désordre universel… Et ils partageaient cette quiétude avec le seul être vivant qui eût daigné s’asseoir face à eux, dans le noir.

Niobé écoutait ce silence, loin du chaos extérieur. Elle savourait la sérénité qui la gagnait.

Ce soir-là, néanmoins, une chose était radicalement différente des gardes nocturnes précédentes. Une chose qu’aucun humain ne pouvait voir ou entendre, si ce n’est peut-être dans ses plus horribles cauchemars.

Cette abomination s’insinuait dans chaque recoin de la salle d’autopsie. Elle venait au contact de Niobé et se mêlait à elle.

Inconsciente de cette noirceur, Niobé demeurait calmement assise dans les ténèbres.

Et, pendant ce temps, la chose l’observait avec une monstrueuse avidité.

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